vendredi 15 septembre 2017

Comment vit-on quand on est menacé d'expulsion ? Reportage dans l'un des plus grands squats d'Île-de-France (Les Inrocks 15/09)



Dans la cité de l’air d’Athis-Mons, 175 personnes occupent des maisons illégalement. Syriens, Kurdes, Italiens, Français, Bosniaques ou Roms, ils vivent tous à proximité, unis pour une seule raison : la survie.
En arrivant à la cité de l'Air d'Athis-Mons (Essonne) au petit matin, si l'on ne fait pas attention aux toits défoncés des deux premières maisons, rien ne laisse supposer ce qu'il s'y trame. Des voitures sont garées devant des pavillons aux allures de fermes de campagne. Arbres fruitiers et pelouses plus ou moins entretenues jalonnent les allées de ce lotissement coquet de près d'une centaine de maisons. Certains volets sont écaillés, quelques portes branlantes, mais rien de plus. Des habitants partent au boulot, adressent un sourire distrait avant de presser le pas sous la menace des nuages sombres de cette matinée de septembre.
Mais dans cette partie de la cité de l'Air, "il n'y a que des squatteurs", décrit Mouloud (le prénom a été modifié), lui-même occupant illégal d'un logement. Depuis plus de deux ans, les maisons inoccupées de la cité de l'Air ont été réinvestis par plusieurs vagues de "squatteurs". Aujourd'hui, il y a plus de 170 personnes, dont 64 enfants de moins 16 ans. Soit une quarantaine de familles qui se partagent 45 maisons.
De temps à autre, le long vrombrissement des avions qui décollent ou atterrissent à Orly rappellent que ces lotissements ne sont pas là par hasard. Séparée de l'aéroport par la bien nommée rue des Pistes, la cité de l'Air a été construite dans les années 50, à destination du personnel d'Orly et d'Air France. Aujourd'hui, il reste environ 200 locataires légaux qui cohabitent tant bien que mal avec les "squatteurs".
"Il n'y a que les propriétaires qui n'existent pas"
"Ici toutes les classes sociales sont représentées, il n'y a que les propriétaires qui n'existent pas", rigole Mouloud en arpentant les allées de la cité de l'Air, saluant les visages qui émergent peu à peu des pavillons en se frottant les yeux. Dans l'immense majorité, les "squatteurs" sont éligibles au droit au logement opposable et suivie par l'association le Dal (droit au logement).
"Les gens qui sont dans le besoin et qui veulent s'installer sont tous les bienvenus,explique Sid Ahmed. On ne demande pas les papiers ici." Cet Algérien au visage orné d'une fine barbe argentée, est le squatteur historique. Le premier à avoir poussé la porte d'une maison délaissé de la cité de l'Air, un soir où il faisait trop froid pour dormir dans la rue. En pleine séparation, en galère de logement et d'emploi, il entend parler de cette rue au sein d'une cité "abandonnée". Arrivé sur place, il découvre que la cité n'est pas du tout abandonnée, mais qu'en revanche une rue entière est inoccupée. Il s'y installe. Et commence à en parler autour de lui. Il ramène une famille Roms et ensemble, il crée un collectif, pour se défendre, pour s'organiser au cas où.
Kurdes, Syriens, Italiens, Français, Roms...
Peu à peu, d'autres familles viennent s'installer, en majorité syriennes. Mais fait original, voire inédit, la cité de l'Air n'est pas squatté par une seule communauté. Au centre la rue entièrement occupée, il y a plusieurs familles roumaines installées dans des maisons qui font face à celles occupées par des Syriens ayant fui la guerre. A côté, plusieurs familles kurdes, hommes, femmes et enfants sont là pour la même raison. A droite, une famille française a investi un pavillon. A gauche, ce sont des Bosniaques. Ici des Italiens. Là-bas des Algériens. A la cité de l'Air d'Athis-Mons, on fait le tour du monde sur deux cents mètres.
Un fragile équilibre maintenu par l'hyperactivité de Sid Ahmed. Tout à la fois interface avec le Dal, conseiller santé ou éducation, médiateur de différends, l'homme n'arrête jamais. Il ne fait pas trois pas sans qu'on lui glisse une feuille de soins sous le nez, une demande de régularisation ou qu'on le salue avec insistance.
Histoire de vies cabossées
Derrière les portes closes des maisons, les histoires de vies cabossées se succèdent sans se ressembler. Avec pour seul lien la galère et le mal-logement. Abu Samir est arrivé avec sa famille il y a dix mois. Ce Kurde de 64 ans, élégant costard trois pièces, collier de barbe et clope au bec était un commerçant d'Alep. Dans son salon très sommairement meublé, assis sur un tapis, il regarde sa petite télé qui diffuse une chaîne syrienne.
En juillet 2015, lorsqu'une bombe a emporté sa maison et celle de son fils, le patriarche s'est réfugié dans son magasin avec sa famille. Sous le souffle d'une nouvelle explosion, son commerce a disparu à son tour. Alors il a décidé de partir d'Alep, emportant toute sa famille avec lui. Treize personnes de 2 à 64 ans sur les routes de l'exil. Il a payé plusieurs passeurs pour traverser la route des Balkans. Il sourit douloureusement en évoquant le trajet. Une fois en France, il est directement venu à Athis-Mons, dont le nom lui avait été murmuré par la communauté kurde. Aujourd'hui, il a demandé l'asile, il a reçu son premier récépissé, étape décisive dans le parcours sinueux de la régularisation. Mais il est confiant. Ses yeux sombres ont vu pire.
Des étudiants et des profs
En sortant, on croise Abdelkrim, un Yézidi au visage aussi rond que ses yeux. Lui est venu ici par hasard, parce qu'il squattait chez un ami au Clos-Nollet, une petite cité en préfabriqués à quelques centaines de mètres de là. Il est installé dans sa petite maison depuis deux ans. Il vient de décrocher un contrat de six mois à Orly pour du nettoyage. Une aubaine. Deuxième bonne nouvelle, il explique à Sid Ahmed que c'est bon, il a eu "le mec des poubelles", qui doit venir installer des bennes sur la route. Abdelkrim, comme beaucoup d'autres a juste de quoi survivre mais pas assez pour payer un loyer.
Dans une maison un peu à l'écart, on trouve Julie (le prénom a été modifié), la vingtaine. Cette étudiante française prépare un mémoire. Impossible pour ses parents de lui payer un logement, elle vivait dans un box avant d'atterrir à la cité de l'Air. C'est Sid Ahmed qui lui a ouvert un pavillon inoccupé.
Mouloud est Français aussi. Il était professeur d'éco en BTS. Il n'a pas tellement envie de parler de lui parce qu'il s'est retrouvé ici à cause "d'une erreur de parcours". La maladie, de mauvais investissements, le chômage. Il s'est installé ici avec femme et enfants. Comme les autres, il a poussé la porte d'une maison. Comme les autres, il a appelé EDF, a donné le numéro de compteur et paye son électricité et son gaz. "L'illégalité de l'acte est incontestable Mais il y a des circonstances qui le rendent acceptable, explique cet homme au verbe haut. C'est une propriété de l'Etat, elles sont habitables et pourtant abandonnées." Le père de famille qui a récemment décroché quelques contrats en tant qu'auto-entrepreneur  espère pouvoir partir au plus vite.
Une mairie "hostile" 
Un essaim d'une demi-douzaine d'enfants l'interrompt soudain. Des Syriens. Une petite dizaine d'années pour le plus vieux. Ils viennent demander à Mouloud quand est-ce que l'école commence. Celui-ci hausse les épaules, impuissant. Aucun n'est scolarisé. La mairie (LR) refuse leur scolarisation, arguant qu'il n'y a plus de places. Malgré la pression des associations, l'édile assure ne pas pouvoir accueillir les enfants. Sur les 64 enfants, seuls dix sont scolarisés. Malgré la pression des associations, la mairie fait la sourde oreille.
Outre une mairie "hostile", d'autres tensions sont apparues dernièrement. Notamment chez les habitants légaux "qui en on un peu marre" et pour qui la situation est, de fait, compliquée. Jusqu'il y a quelques mois, seule la rue au nord de la cité de l'Air était occupée. Désormais, beaucoup de nouveaux arrivants, dans l'immense majorité des Syriens et des Kurdes, se sont installés au milieu des habitations légalement habitées.
Etienne Fortin, le président de l'Amicale des résidents de la cité de l'Air, une association d'habitant, explique que "ça devient compliqué", parlant de "bruits tard le soir""d'ordure dispersées un peu partout" et de "délabrement des habitations squattées".
Au milieu des lotissements, on aperçoit effectivement quelques ordures qui jurent avec la verdure et la tranquillité de la petite cité verdoyante. Mouloud veut bien l'entendre. "On essaie de leur expliquer comment il faut se tenir, mais on a un peu de mal, avoue-t-il à demi-mot. On les connait un peu moins, c'est plus compliqué."
Procédures d'expulsions
Il y a aussi les procédures d'expulsions qui visent quelques maisons. Notamment une décision qui doit être rendue fin octobre. En guerre contre la préfecture et la direction générale de l'aviation civile - les deux propriétaires des maisons - les "squatteurs" tentent de s'organiser, en multipliant les actions. Des grandes réunions publiques, des rassemblements devant la préfecture, des marches vers le ministère de l'écologie (et du logement).
Ces procédures révoltent Sid Ahmed. "On vit tranquillement. Moi les ordures je les ramasse s'il faut. On discute tout le temps entre nous pour éviter les tensions. Où est le problème ? Les gens d'ici n'ont nulle part où aller. Ils vont nous mettre à la rue ?"
Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole du Dal, espère que, quoi qu'il se passe, les occupants ne seront pas expulsés avant la trêve hivernale. La bataille reprendra au printemps. En attendant, à Athis-Mons, Abu Samir allume une autre clope sur le seuil de sa porte, Sid Ahmed aide un nouveau venu à déchiffrer sa demande d'asile et les enfants continuent à jouer dans l'herbe.

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